CONTES ET LEGENDES_______________________                      

 

 

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Des histoires à raconter aux enfants,  l’hiver, le soir,  au coin du feu…

 

>>>Hiver 1956

>>>Le berger et la comète

 

 

 

HIVER 56 …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vent me réveilla.

 

La maison craquait et ma chambre au sommet n’était qu’un vaisseau ballotté par la tempête.

 

Je courus vers la fenêtre, repoussai le rideau.

 

C’était le chaos.

 

Des tourbillons de neige s’enroulaient dans le ciel, les arbres pliaient leurs crinières de vieillards prophétiques.

 

On ne voyait plus rien à dix mètres, tout se perdait dans l’abîme turbulent.

 

La radio annonçait des vents glacés venus de Sibérie.

 

Voilà que le grand froid de Norvège cédait sa place à un géant plus monstrueux encore  descendu de plus loin, du plus profond de la froidure.

 

J’entendais dans le mot Sibérie un long sifflement qui balayait une plaine polaire.

 

Mon Minervois s’ouvrait; ses haies, ses collines, son gracieux vignoble se déployaient enfin, étiraient leur  surface durcie, se raccordant ainsi aux étendues épiques.

 

Un fil continu de prodiges nous unissait au grand Nord ! Bientôt les loups allaient venir, mais aussi les ours de la taïga prendraient tanière  sur LA SERRE avec les tigres de Mandchourie, un flot de mammouth secouerait  l’épais sous-sol de la plaine d’OUPIA avant de se cabrer et de se ruer sur nous.

 

Il n’était plus question que nous allions  à la chasse avec mon père, car nous pourrions mourir gelés ou dévorés par les bêtes !

 

Mais, comme tous les enfants, je désobéis obséquieusement, je pris le fusil et je me jetai à l’assaut de LA SERRE en vue de tuer un mammouth ou mieux, un tigre de Mandchourie.

 

Poussé par un Cers hurlant, j’arrivai vite au Mont Segonne au crâne ébouriffé. Là, au carrefour des vents, le vieux thermomètre de la métairie  me dit en grelottant,  un ciselant – 20. Ma canadienne me tenait aussi chaud qu’une chemisette, mes moufles de taille n’empêchaient pas  mes doigts de geler !

 

Et puis ce fut l’orgie ! Un paroxysme brutal où la tempête se gonfla d’un déchaînement de vagues et d’oiseaux de neige innombrables. Je ne voyais plus la terre, ni le ciel, mais seulement un cyclone furieux qui faisait croître inhumainement le froid ! Je titubai, je m’écrasai au sol, mon cœur s’arrêta, je pensai à la sagesse de ma mère. Mais trop tard. Je n’étais plus au diapason de l’hiver, je recherchai un peu de chaleur derrière un mourel, il était vital de me réchauffer.

 

Au fond des bois,  dans les combes, des cris de bêtes affamées rendaient l’ambiance lugubre. Des razzias hurlantes et glacées déboulaient de la Montagne Noire enneigée. C’était des souffles durs comme de la pierre qui m’écorchaient la peau. Une tenaille glacée m’attrapait le cœur et me broyait. La grenaille de neige me crevait les yeux !  

 

Là-haut sur le sommet, un homme enveloppé dans une redingote à capuche sombre se détachait dans le halo de neige; entre ses mains une faux, à la lame sinistre, tel que dans un film d’épouvante  : c’était le diable qui m’attendait pour ce dernier saut …  Je m’évanouis dans un fourré que je supposais être un âtre de cheminée…

 

L’espace s’ouvrit soudain, un vent tiède me balaya le corps, je sentis un parfum de foins séchés. J’entendais toujours le vent hurler. Mais maintenant c’était une tempête chaude ! Me submergea une impression de cerises noires, de merles morts, d’âme déchue. Je voyais le paysage s’étaler sous la neige, les arbres s’inclinaient dans le vent furieux ! La neige descendait en flocons larges et doux. Je baignais entre bien- être et nausée.

 

Le feu crépitait en larges éclats de rire et le vieux berger Anselme envoyait sur son vieux télégraphe, en morse, les rassurantes  nouvelles me concernant, à la mairie d’Oupia, où personne n’avait eu l’idée saugrenue de s’aventurer au dehors  …à par moi, qui avait voulu voir ma Serre ressembler.. à la Sibérie  !

 

Heureusement que cette brebis s’est échappée  de l’antique métairie  et que le berger Anselme  parti à sa recherche a trouvé mon corps inerte, enseveli sous les griffes de la neige, en contrebas du Mont Segonne.

 

Dans la plaine, les vignes et les oliviers n’ont pas eu cette chance et leur sève méditerranéenne peu habituée à conjuguer le norvégien, le lapon et le sibérien gelèrent,  irrémédiablement, jetant  dans le trépas toute une économie locale de monoculture.

 

C’était l’hiver 1956, mois de février, cette année-là et pour la première fois, il n’y eut pas de vendanges.

 

 

*****

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le berger et la comète

 

Cher lecteur, ce qui suit est une pure fiction, pour parler d’une époque à jamais perdue,  à la charnière des temps modernes, dont seuls les anciens ont entendu parler et qu’ils ont un peu connue.

 

Ce texte est toutefois un hymne d’amour à la Serre d’Oupia !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 avril 1834, le berger Anselme Segone, surveille son troupeau sur le haut de la Combe Rouvière.

Malgré le printemps, la soirée s’annonce fraîche, balayée par un Cers vigoureux.

Le soleil décline au-delà de la Montagne Noire.

Au loin, dans des tons rougeoyants, l’Alaric et les Pyrénées se découpent sur un bleu encore azur.

 

Anselme ferme sa redingote délavée, enfonce son large chapeau de feutre et rallume sa pipe d’un tison incandescent, tiré du feu.

 

La nuit va être froide, longue et mystérieuse.

Une à une, les étoiles s’éveillent dans la voûte céleste.

Anselme se lève et pointe son bâton de berger vers chacune d’elle.

Il les connaît toutes, il les tutoie, les apostrophe, les admoneste, déclamant pour chacune une tirade personnalisée.

Puis, vaincu par l’immensité, il se recroqueville sur sa solitude.

 

Soudain à l’ouest, vers le Lauragais, une étoile inconnue accroche le regard vide du berger d’Oupia.

C’est avec effroi qu’Anselme considère cet astre chevelu.

Il a reconnu sa tête formée d’un noyau, suivi d’une queue brillante.

Sans conteste c’est une comète, elle monte lentement à l’est, le surplombant dans quelques heures.

L’apparition de ce phénomène selon les anciens est porteur de mauvaises augures : catastrophes, cataclysmes, guerres.

Dans la nuit noire, des hurlements de loups renforcent ce sentiment ; Anselme grossit le feu de fagots de bois…

 

Anselme comme tous les bergers est instruit des choses de l’astronomie.

Il sait que cette comète signalée par les astronomes de son roi Charles X, revient tous les 76 ans, c’est la comète de Halley !

 

Pour déjouer son angoisse, il imagine qu’elle est chevauchée par un ange aux ailes d’or; juché sur un rocher, il l’interpelle dans la froidure de la nuit étoilée.

Seul le vent glissant sur la cime des chênes, répond de son souffle épuré. Alors, impuissant, recroquevillé sur son bâton, il imagine le visage de l’ange, dans les flammes dansantes du feu.

 

« Oh divin ! Toi qui passes au-dessus de ma colline tous les 76 ans, du haut de ton incomparable observatoire, dis-moi l’histoire de ma Serre d’Oupia ».

Le feu crépite sous les coups de bélier du vent froid.

Seul face à cette solitude, Anselme réfléchit à ce que l’Ange peut observer en gravitant au-dessus de sa colline, tous les 76 ans ! …

 

L’ange s’approche et l’invite à prendre place derrière lui sur la queue de la comète.

Là, Anselme domine des milliers d’années passées et à venir; ivre devant cette immensité, il s’agrippe aux ailes dorées de l’ange.

 

Il voit que sa chère colline Minervoise s’est formée à l’éocène lors de l’érection des Pyrénées proches.

Puis depuis 400 000 ans l’homme de sa présence l’a parcourue; il devine les cousins de l’homme de Tautavel chasser le cheval de Moss bach, l’ours et le renne, car à cette époque la Serre est recouverte de neige et de taïga, la terre connaissant alors une période de refroidissement.

Puis se sont succédés ses ancêtres, l’homme de Neandertal, de Cro-magnon au travers des âges : le moustérien, le solutréen, la tène, de hallstaad, du bronze puis du fer.

Sa tête vacille,  l’ange de son aile le réconforte.

 

En fait, les véritables premiers habitants de cette terre calcaire, qui se sont sédentarisés et ont cultivé, sont les Celtes venus d’Europe centrale.

Ici, c’étaient les Volques Arécomiques, puis vinrent les Romains et puis les Gallo-Romains et enfin tout le déroulement du parchemin connu de l’histoire.

Ici, Anselme a ses repères, en effet il a lu dans le vieux livre d’un moine l’Histoire de son pays.

Il se sent mieux; il domine fièrement sa colline recouverte de moutons.

 

Mais quid de l’avenir de sa Serre d’Oupia ?

 

Aussi, brûlant de curiosité, il regarde au-dessus des ailes de l’ange et là il voit Victor M. en avril 1912, descendre le chemin caillouteux du Mont Péneiré; Victor en sueur, tire de tout son poids sur le frein de sa charrette, surchargée de foins fraîchement coupés.

Au-dessus, sa femme Marceline, qui fait contrepoids est inquiète; le cheval, glissant sur le sol rocailleux, s’emballe menaçant de précipiter tout l’équipage au fond du ravin.

 

Anselme constate qu’à cette époque, la Serre est cultivée et que les troupeaux de moutons reculent sur les crêtes.

Les villageois n’hésitent pas à emprunter les mauvais chemins pour aller récolter le fruit de leurs semailles.

La Serre à cette période porte bien son nom; elle possède toutes les plantes et essences dont ont besoin les villageois pour vivre.

Dans les vallons abrités du vent, près des sources, les naturels ont planté des jardins aux essences rares; ils viennent le dimanche ou les soirs d’été, à la recherche de quiétude et de fraîcheur.

La colline est aussi ponctuée de multiples bories en pierre, soulignées de treilles opulentes, pour s’abriter du vent et des pluies torrentielles du climat  méditerranéen.

 

Anselme est tout excité, l’ange sourit ; Anselme veut voir plus loin jusqu’à la prochaine révolution de la comète.

 

Las, sa surprise est grande et douloureuse; nous sommes en avril 1986 ; il fait chaud, mais sa Serre est complètement déserte.

Les cultures ont disparu sous la progression des broussailles, abandonnées par les autochtones qui se sont mis à la monoculture exclusive de la vigne dans les plaines riches du Minervois.

Plus de moutons pour entretenir la nature et sa bergerie qui s’est effondrée, rongée par les ronces.

Encore moins de jolis jardins ceints de cyprès de Toscane et les bories qui ne sont plus qu’amas de pierres !!

De plus, une ligne à haute tension balafre toute la face Nord et des chemins coupe-feu rompent l’harmonie des vallons, d’ailleurs comblés par les mauvaises herbes…

Son cœur devient lourd et son âme noire.

Soudain, son moral remonte, il voit un homme sortir des broussailles de sa combe Rouvière, les vêtements déchirés et les mains en sang ; c’est Patrick M.A., qui ramasse des asperges sauvages ; et puis là encore un autre qui court, mais où va-t-il si vite !!

En fait, c’est Michel D. qui peaufine sa forme en vue d’excursions plus difficiles dans les montagnes.

 

Et puis là, enfin un berger avec son bâton ! mais où est le troupeau ? !

Mais non c’est Roger M., qui fait sa randonnée matinale.

Ah ! pense Anselme, voilà les derniers hommes, les derniers dinosaures, les derniers qui aiment encore la Serre d’Oupia, tous les autres sont parti travailler en ville, tels des esclaves chassés de leur pays par la mécanisation outrancière.

Ah qui va là ! C’est Jacques V.   qui randonne et ramasse des cailloux qu’il place soigneusement au fond de son sac, à la recherche des traces du passé.

Mais que fait René T. avec son fusil ?

Est-ce encore la guerre contre les Prussiens ? !

Non, dit l’ange, il chasse le sanglier; comment !

Des sangliers sur la Serre ! « Oui, l’écosystème a changé » dit l’ange.

 

Alors Anselme anéanti, comprend qu’en cette fin de siècle sa colline est devenue un terrain de jeux pour les oupiannais; l’ange le console et lui dit que c’est la société des loisirs.

Pour le consoler, il propose à Anselme de sauter une gravitation pour se retrouver en avril 2062.

 

Le Cers souffle en rafales, deux septuagénaires discutent devant la métairie de Segone, restaurée en bâtiments administratifs; ce sont Romain A. et Sylvain D., respectivement président d’honneur du parc national de la Serre d’Oupia et vice président.

Ils ont œuvré toute leur vie à restaurer, perpétuer la mémoire et la sauvegarde de la Serre; à leur crédit : l’enfouissement sous terre de la ligne électrique, la création de la maison  du parc qui accueille les visiteurs, le rétablissement de quelques troupeaux, la restauration de la métairie, des bories, la réintroduction des cultures, des vignes, des vergers, des jardins,  la protection de la faune et de la flore, la création de chemins botaniques pour la détente et la pédagogie, etc.

Création aussi de multiples emplois de techniciens et d’ingénieurs, agents et personnel administratif. Enfin, revitalisation économique d’Oupia par l’afflux de touristes attirés par la beauté du site, le retour à la nature et aux traditions.

 

Anselme est radieux de voir de nouveau des moutons sur sa colline, mais ne comprend pas bien la démarche des deux co-présidents; pourquoi préserver la nature ??

L’ange lui explique que la société de consommation est devenue l’ennemi mortel de la nature, même ici à Oupia !!

Des gens pour le plaisir de détruire allument des incendies !!

Anselme est choqué, lui qui n’allume des feux uniquement que pour ouvrir des pâtures à ses brebis.

 

Anselme regrette son époque, l’ange l’invite  à se diriger vers la prochaine révolution en 2138, mais Anselme en a assez vu !

Il veut retrouver sa Serre à sa chère époque et son troupeau…

 

11 avril 1838, le soleil se lève sur la Serre d’Oupia, le Cers est tombé depuis un moment, du givre recouvre la redingote élimée et le chapeau de feutre d’Anselme, le ciel est d’une pureté absolue; Anselme déplie sa carcasse engourdie par le froid matinal.

Il scrute le ciel, la comète est partie jusqu’à ce soir.

La colline est recouverte d’un fin voile blanc.

Anselme a l’âme maussade, ce matin, conscient d’avoir fait un bien mauvais rêve.

Il grimpe sur un promontoire et contemple sa terre natale.

Il respire l’air pur du matin, ferme les yeux,  invoque les dieux et la comète  et forme le vœu que sa colline garde à jamais la quiétude et le charme qui lui sont si chers !

Puis, dans un mouvement maintes fois répété, Anselme regroupe son troupeau pour une autre destination; le soleil, déjà haut dans le ciel matinal, illumine cette scène pastorale empreinte de beauté, de sérénité et d’authenticité…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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